Les OGM font peur. Des champs
de maïs transgénique sont illégalement fauchés par
des militants sous lil gourmand des caméras. Les élus
multiplient les appels à la désobéissance civile, lopinion
publique se méfie.
Du recul de la faim dans le monde à la fabrication de médicaments
à bas coût, en passant par la fourniture dénergies
alternatives, les promesses des partisans des OGM ne sauraient laisser indifférent.
La controverse sur la réalité du succès des premières
expériences fait rage. Les uns parlent daccomplissements et de
signaux encourageants ; ils invitent à la patience et à loptimisme.
Les autres soutiennent que ces processus sont impossibles à maîtriser
et que lhomme ne saurait se substituer à la nature. Quand les
détracteurs des OGM prétendent quils portent atteinte
à la biodiversité, leurs défenseurs affirment le contraire...
Qui croire ?
Cest pour permettre
à chacun de se forger sa propre opinion que les ouvrages de la collection
« Pour ou contre ? »
réunissent sur un même sujet les avis de deux experts aux points
de vue différents dans un langage clair et accessible.
Jacques Testart, directeur de recherches à
lINSERM, est le père scientifique du premier bébé
éprouvette français. Il est lauteur de nombreux articles
et ouvrages dont, notamment, De léprouvette au bébé
spectacle (Complexe, 1984), Des grenouilles et des hommes (Stock,
1995), Des hommes probables (Seuil, 1999) et Le Vélo, le
mur et le citoyen (Belin, 2006). Chercheur engagé, il collabore
régulièrement au Monde diplomatique et au Monde,
est membre du conseil scientifique dATTAC et préside lassociation
InfOGM.
Yves Chupeau est directeur du centre INRA de Versailles. Il a multiplié
les missions dexpertise à la demande du ministère de la
recherche ou de lagriculture. Cet expert reconnu des cultures in
vitro des cellules végétales est lauteur de nombreux
articles scientifiques et de vulgarisation. Il est également co-auteur
dune bande-dessinée garantie avec OGM, La Reine rouge
(éditions de lINRA, 1999).
Prolongez votre lecture
en participant au forum spécial dédié à cet ouvrage
:
http://pouroucontre.1fr1.net
Revue de presse
Les deux auteurs ont été les invités de Michel Alberganti sur France Culture le 5 octobre 2007. Pour écouter lémission cliquer ici.
On aimerait bien le
savoir, et cest une drôle d'aventure que dessayer de se
forger une conviction. Il nest pas certain que ce petit livre y conduise
à coup sûr. Mais il a linsigne mérite de mettre
face à face deux hommes de science particulièrement compétents,
savants et expérimentés. Le biologiste Jacques Testart, pionnier
de la fécondation in vitro, dénonce les risques des manipulations
génétiques. Lagronome Yves Chupeau y voit louverture
dun champ daction complètement nouveau et susceptible de
fournir à lhumanité des produits indispensables à
sa survie. À lire avec grande attention, mais éviter de tirer
à pile ou face une fois le livre refermé.
Patrick Berthommeau, Sud-Ouest, 8/10/2007
Chimériques OGM
Il y a quelque chose dindécent à affirmer, comme le fait Jean-François Bouhours (« Nayons pas peur des OGM », Libération, 18 octobre 2007), que la « parole a été monopolisée par les militants anti-OGM », ceci juste au moment sensible (Grenelle) où les pro-OGM soffrent de pleines pages de pub payante dans les médias. Si on entend davantage les opposants aux plantes transgéniques (PGM), ce nest pas quils auraient des complicités en haut lieu (ni dans les ministères, ni dans les académies, ni chez les chroniqueurs économiques polysavants), cest seulement quils sont très majoritaires et de plus en plus indignés. Jean-François Bouhours prend la posture scientifique pour affirmer que nous sommes tous des OGM puisque nos gènes préexistent chez lanémone de mer ou le loup. Ces analogies modernistes, en vogue aujourdhui (voir Yves Chupeau dans OGM : quels risques ?, éditions Prométhée, 2007), napprennent rien aux écolos qui savent depuis toujours que nous sommes « de la nature », elles montrent seulement que la mystique du gène est si prégnante quelle peut induire cette même évidence jusque chez les scientistes ; et si ceux-là trouvent 99 % dhomologie entre les génomes du chimpanzé et de lhomme, cela devrait suffire à prouver que lADN nest pas le meilleur moyen dapprécier lhumanité.
Il est beaucoup de raisons de sopposer aux PGM et non aux OGM dont les représentants captifs et utiles (bactéries en fermenteurs ou souris de laboratoire) ne sont pas en cause, bien quautant « contre-nature » que le seraient les PGM. Nombre dopposants aux PGM ne sont pas motivés par la « transgression inacceptable des règles immuables ». Il reste que la référence à des gènes de méduse partagés par lhomme, malgré 500 millions dannées dhistoire séparée, a peu de rapport avec des chimères innombrables répandues par force sur des milliers dhectares en quelques mois. Lévolution lente sait faire le ménage et élimine à tout moment presque toutes les nouveautés aléatoires. Sans le support terroriste de lagriculture intensive, combien de ces PGM survivraient à lidentique plus de quelques générations ? Dautres caractéristiques des PGM devraient ébranler tout scientifique qui veut bien consulter une analyse critique, cest-à-dire non exclusivement générée par les multinationales du transgénique. Par exemple : si la protéine insecticide codée par un gène de haricot devient gravement allergène chez le petit pois, quen est-il de linnocuité des autres bricolages chimériques ?
Peut-on ignorer les travaux montrant des effets délétères de lalimentation de rongeurs avec des PGM au prétexte que les différences significatives rapportées « nont pas de signification biologique », un concept révolutionnaire pour la science expérimentale ! Certes ces travaux sont rares, mais combien de nos chers collègues sémeuvent quand leurs auteurs sen trouvent excommuniés ? Peut-on négliger les effets démontrés (et reconnus, ceux-là) des PGM insecticides sur lenvironnement, ou encore les résistances acquises des « mauvaises herbes » dans les champs de PGM tolérantes aux herbicides ? Jean-François Bouhours nous sert un discours scientifique exact mais déconnecté des réalités. Même des réalités scientifiques puisquun récent travail monumental de généticiens américains (Encode, 2007) en vient à douter de tout ce quon prétendait savoir sur le fonctionnement du génome, et pose une question quon croyait résolue depuis un demi-siècle : quest-ce quun gène ? Devant un doute aussi immense, le scientifique peut-il affirmer que le déplacement dun fragment dADN dune espèce à une autre produira un effet prévisible et maîtrisé ?
On ne peut pas considérer que la menace du monopole des multinationales sur le vivant, par le biais du brevet sur les OGM, nest quun « argument technique », sauf à négliger les ravages du libéralisme économique sur la vie des paysans et sur la liberté des citoyens. Surtout, Jean-François Bouhours ne pose pas la question qui annule toutes les autres : en quoi les PGM sont-elles utiles aux consommateurs ?
Puisque la réponse est « décidément à rien ! » malgré dix années de culture et jusquà plus de 100 millions dhectares, pourquoi se référer aux grands personnages de la science (de Galilée à Darwin) pour défendre des marchands dillusions ?
Jacques Testart, Libération, 23/10/2007
OGM
: quels risques ?
par Jacques
Testard et Yves Chupeau
Ce petit bouquin a loriginalité de présenter les arguments de deux contradicteurs scientifiques qui se répondent alternativement : Jacques Testard, directeur de recherche à lInserm et président dInfOGM et Yves Chupeau, président du centre Inra à Versailles.
INRA magazine, janvier 2008
Faut-il avoir peur des OGM ? Table ronde
Table ronde avec :
Louis-Marie Houdebine, directeur de recherche à lINRA, expert à lAgence française de sécurité sanitaire des aliments,
Marcel Mazoyer, ancien directeur de recherche à lINRA, professeur émérite à lInstitut national dagronomie,
Jacques Testart, biologiste, directeur de recherche honoraire de lINSERM, président de la Fondation Sciences citoyennes (*).
Comment jugez-vous la décision prise par la France de suspendre le maïs OGM Monsanto, le seul cultivé aujourdhui dans notre pays ?
Jacques Testart. Sil ny avait pas eu le mouvement des faucheurs et José Bové, on ne parlerait pas des OGM. On ferait comme les Américains, on en mangerait sans se poser de questions. Cest bien grâce au rapport de forces que cette décision a été prise. Car, en réalité, le comité de préfiguration de la haute autorité sur les OGM, qui devait éclairer le choix du politique sur le maïs Monsanto, ne nous apprend rien de nouveau. Nous sommes nombreux à mettre en avant, et depuis longtemps, les problèmes que posent les OGM, sans avoir découte de la part de nos collègues scientifiques. À ma connaissance, cest la première fois que des politiques, comme le président de lAssemblée nationale Bernard Accoyer, sinsurgent contre une décision venant dune commission scientifique, en la taxant de pseudo-scientifique. Jamais je nai entendu dire cela lorsqua été publié, par exemple, le rapport de lAcadémie des sciences, il y a trois ans, sur les OGM, qui est pourtant dune nullité crasse. Il aura donc fallu toute cette agitation pour enfin prendre en compte des évidences : par exemple, le fait que le pollen du maïs peut être transporté sur cent kilomètres. Ce qui veut dire que mettre des distances de sécurité entre les champs OGM et non-OGM est absurde. Il en va de même pour les tests. Pour les produits potentiellement toxiques, deux ans détudes sont nécessaires, sur trois espèces animales différentes. Pour les OGM, les tests sont limités à trois mois sur une seule espèce. Pourquoi a-t-il fallu autant de temps pour constater ces manques ?
Louis-Marie Houdebine. Mais on na pas du tout attendu telle ou telle commission pour faire de la biosécurité. Depuis trente ans, il existe une commission de génie génétique. Jy siège depuis vingt ans. La commission de génie biomoléculaire a existé pendant plus de vingt ans. Et lAgence française de sécurité sanitaire des aliments (AFSSA) existe depuis six ans. Jy suis depuis sa création. On y juge tous les projets, en se préoccupant de linnocuité des produits. Or, lAFSSA refuse déjà un projet sur deux. De même, la commission de génie biomoléculaire naccepte pas nimporte quoi. Ce qui veut dire que le principe de précaution est respecté. Au fond, je pense que lactivation par la France de la clause de sauvegarde sur le maïs Monsanto était décidée à lavance. Car le comité de préfiguration ne parle pas deffets négatifs nouveaux. Cest une décision politique.
Marcel Mazoyer. Sur les OGM, chacun sait bien que lon parle de risques possibles mais non avérés. Avec lactivation de la clause de sauvegarde sur le MON 810, cest la première fois que des risques non avérés sont pris en compte. Les OGM sont des objets nouveaux mal identifiés. Les étudier pendant trois mois, on voit bien que ce nest pas assez. Linnocuité dun aliment ou dun médicament nécessite une vingtaine dannées de recherche. Certains médicaments étudiés pendant dix ans se sont révélés affreusement nocifs vingt ou vingt-cinq ans après.
Jacques Testart. Dautant que les OGM concernent tout le monde et tout lenvironnement. Il nest pas justifié de faire courir des risques encore inconnus à la population et à la biodiversité. Il faut faire des tests qui doivent être proportionnels aux dangers encourus.
Louis-Marie Houdebine. Mais le maïs nest pas une plante toxique ! Et quand bien même, nous le testons. Avec des molécules que lon recrée et qui ont les mêmes propriétés que celles que lon veut étudier. Ces molécules sont vérifiées avant dêtre données aux souris. Les processus sont bien connus.
Jacques Testart. La seule chose que tout cela montre, cest que les scientifiques habilités à prendre des décisions sur les OGM nont en réalité aucun doute sur leur innocuité.
Louis-Marie Houdebine. Mais pourquoi devrait-on refuser ce qui nest pas assez précis pour nous ? Déjà, on refuse de nombreux projets dOGM parce quils sont mauvais. Quand Monsanto - qui nest pas tout seul à faire des OGM rappelons-le - veut en commercialiser, il confie les tests à des laboratoires habilités. Ces laboratoires donnent leurs résultats et Monsanto nous les communique. Ce que je veux dire, cest que quand un OGM arrive à la commission pour être commercialisé, il a déjà une longue histoire. En gros, pour 500 projets, un seul arrive à ce stade.
Jacques Testart. Mais qui paye les boîtes qui font ces tests ? Monsanto ou une autre multinationale ! On ne peut pas parler de « laboratoires habilités » : ils ne sont reconnus par personne !
Marcel Mazoyer. Les tests dinnocuité nutritionnelle en trois mois sur une espèce, ce nest pas assez. La crainte me paraît fondée. Ces tests sont faits par des laboratoires privés payés par Monsanto. Comment croire à la véracité et à la transparence de ces tests ? Dans ces conditions, il est normal que la plupart des gens soient sceptiques. Ces laboratoires privés ne sont pas soumis à des contrôles draconiens. Même un spécialiste comme vous, M. Houdebine, vous ne savez pas comment définir ces labos
Louis-Marie Houdebine. Et pourtant, les toxicologues nous disent : on peut avoir confiance dans les tests à trois mois. Car la plupart des effets que lon peut observer à six mois ont déjà été vus à trois mois. Que va-t-on démontrer de plus si on allonge les tests ?
Certains scientifiques de la haute autorité sur les OGM ont reproché au président de cette structure, le sénateur Jean-François Legrand, davoir transformé leurs « interrogations » sur le maïs Monsanto en « doutes sérieux ». Mais nest-ce pas le rôle du politique dinterpréter ce que les scientifiques mettent en avant ?
Louis-Marie Houdebine. Je ne connais aucun scientifique qui remettrait en cause cela. Le dernier mot revient au politique, cela va de soi, mais déformer les conclusions des scientifiques pour sen servir, non. Allons droit au but : il semble quil y ait eu un marchandage entre Nicolas Sarkozy et les écologistes, sur le mode : « Vous nous laissez faire ce quon veut avec le nucléaire et on vous donne un os à ronger avec les OGM. » Tout montre que la décision était prise davance. On ne peut pas supporter des méthodes pareilles.
Au moment où la France décide de suspendre son maïs OGM, lAllemagne, elle, les autorise de nouveau. Comment expliquer ces contradictions au niveau européen ?
Jacques Testart. Cela sexplique par les différences de rapports de forces entre les citoyens, les puissances technologiques et le poids des politiques. En ce moment, le rapport de forces semble plutôt favorable aux anti-OGM. On aura sans doute une année sans OGM, en France, en 2008. Mais lannée prochaine, loffensive des pro-OGM sera bien armée. Les 45 millions deuros de complément pour les biotechnologies, annoncés par Valérie Pécresse en même temps que lapplication de la clause de sauvegarde sur le MON 810, vont bien servir à quelque chose
Marcel Mazoyer. Si on considère que linnocuité écologique et nutritionnelle des OGM est évaluée dans des conditions désastreuses et que des contaminations écologiques peuvent avoir lieu, il faut alors maintenir ces cultures en milieu fermé pendant un certain temps. Je nai aucune objection philosophique ou religieuse contre les OGM.
Mais quelle peut être leur utilité ?
Marcel Mazoyer. Jusquà maintenant, les bénéfices techniques ne vont pas très loin. Personne ne peut dire quutiliser les OGM peut augmenter la croissance de 10 %. Et puis on peut le faire de tellement dautres manières. Maintenant, si on le fait, il faut procéder de manière écologique et sanitaire indiscutable. Ce nest pas le cas aujourdhui. Si les études menées étaient réellement publiques, sous le contrôle de comités scientifiques, politiques et éthiques, on pourrait laccepter. Mais ces conditions sont loin dêtre réunies. Dans un domaine aussi controversé et peu connu, seule la recherche publique devrait être habilitée et financée. Dans ce contexte, il vaut mieux opter non pas pour les brevets mais pour ce quon appelle le certificat dobtention végétal. Des COV qui ninterdisent pas à lagriculteur de multiplier sa propre semence indéfiniment sil le veut, contrairement au brevet. Cest le privilège du cultivateur. Quant au privilège de lobtenteur, cest le droit dutiliser cette variété pour laméliorer. On peut craindre une privatisation du génome excluant la paysannerie de la reproduction de ses propres semences. On peut sinquiéter en effet que tous les génomes de la planète soient la propriété dune douzaine de firmes multinationales. De même, pourquoi choisir de modifier le maïs ou le soja, plus grande culture du monde, au bénéfice de lindustrie agroalimentaire et de Monsanto, qui est par ailleurs en train de détruire lAmazonie. Il faudrait au contraire commencer par les plantes orphelines dAfrique, dAsie et dailleurs, sur lesquelles personne na travaillé, et pour cause : les paysans pauvres ne représentent pas un marché intéressant. Si la recherche est au service de ceux qui ont déjà la plus grande capacité dinvestissement, qui ont la possibilité de défricher les régions les plus fertiles du monde, au détriment de la biodiversité et en se basant sur les plus bas salaires du monde, dans ce cas, il faut leur interdire de faire des manipulations génétiques. Cette course au rendement est en train de faire crever les paysans qui sont moins compétitifs sur la planète. Et, de fait, aujourdhui, les OGM sont faits par des riches, pour des riches.
Louis-Marie Houdebine. Il faut arrêter de croire que nous les scientifiques sommes obsédés par la recherche sur les OGM. Il sagit dun sujet de recherche parmi dautres.
Jacques Testart. Le certificat dobtention végétal pour une variété amène à linscrire sur un catalogue. Mais la même inscription est obligatoire y compris quand il ny a pas de revendications de propriété. Par exemple, les gens qui cultivent des variétés anciennes, ne peuvent pas les commercialiser ni les diffuser, si ces variétés ne sont pas inscrites au catalogue. Or ces paysans qui se passionnent pour ces variétés rustiques propices à la culture bio ne peuvent pas remplir les cadres réglementaires, lesquels obligent à faire des tests complexes et à payer une redevance annuelle. Du coup, les seules variétés qui sont autorisées sont celles que lindustrie va répandre, en dehors même des OGM.
Marcel Mazoyer. Les COV européens nétaient pas faits au départ pour empêcher les agriculteurs de cultiver. Le catalogue avait pour but déviter quon leur vende de manière non vérifiée des semences non conformes. Mais aujourdhui, beaucoup de paysans refusent dacheter des semences trop chères et qui ont perdu certaines qualités. Ces semences sélectionnées et produites pour être en conformité avec lagriculture intensive ne leur conviennent pas. Ils préfèrent leurs semences, même si celles-ci ne produisent pas 10 tonnes de rendement à lhectare. Des semences qui nont pas besoin dengrais ou de pesticides grâce à une biodiversité suffisante pour résister. Cette autre agriculture essaie de se protéger des excès de ce que lon tente de promouvoir depuis cinquante ans.
Louis-Marie Houdebine. Quand un OGM est produit, la recherche peut sen servir autant quelle le veut. Quand Monsanto vend ses souches de maïs à des compétiteurs pour quils les développent, ils se font de largent. Et alors ? Ça marche très bien. Et les agriculteurs sy retrouvent avec ces semences.
Il existe un seuil de tolérance de 0,9 % concernant la « contamination » de cultures par les OGM. Ce seuil est-il pertinent selon vous ?
Jacques Testart. Cest un seuil arbitraire et non scientifique. Le seuil de détection est de lordre de 0,1 %. Mais pour que ce soit plus rentable, on autorise une certaine pollution de lensemble de lagriculture.
Louis-Marie Houdebine. Toute semence ou toute récolte peut être contaminée à 1,2 ou 4 % par lagriculture voisine sans que personne ne remette en cause la pureté de la variété. Je ne vois vraiment pas de problème à ce que des récoltes soient contaminées par un OGM plutôt que par nimporte quelle autre semence.
Le 5 février, le projet de loi sur les OGM doit être discuté au Sénat. Un texte qui prévoit que les cultivateurs dOGM seront tenus de souscrire une « garantie inancière » en cas de préjudice causé par leur culture
Jacques Testart. Lidée de cette garantie financière ne date pas dhier, elle a déjà été lancée par la conférence des citoyens organisée par le Parlement en 1998. Plus généralement, on peut sinterroger sur la place qui sera donnée à la société civile par rapport aux scientifiques dans les futures instances dévaluation, comme la haute autorité sur les OGM ? Aura-t-on vraiment des outils dévaluation ou seulement des outils au service des industriels ? Les scientifiques ne doivent pas être les seuls à décider. Ce que je vois, cest que le gouvernement vient dallouer 45 millions deuros aux biotechnologies. Cest exactement linverse de ce que le Grenelle de lenvironnement avait décidé, cest-à-dire soutenir les progrès de lagriculture biologique. Pour laquelle il y a beaucoup à faire.
Louis-Marie Houdebine. Il ne faut pas se tromper sur les motivations des chercheurs. La plupart se fichent de savoir sil y a des OGM dans les champs ou non. À titre personnel, je participe en tant quexpert à des commissions parce que jestime que cest un devoir citoyen. Parce que je ne veux pas quon prenne des décisions sur la base dinformations fausses, tronquées, qui sont là pour tromper les gens.
(*) Louis-Marie Houdebine est lauteur de OGM, le vrai et le faux (Éditions Le Pommier, 2003) .
Marcel Mazoyer est lauteur de lHistoire des agricultures du monde. Du néolithique à la crise (Éditions du Seuil, « Points Histoire », 2002) .
Jacques Testart est lauteur, avec Yves Chupeau, de OGM, quels risques ? (Éditions Prométhée, 2007).
Propos recueillis par Ixchel Delaporte & Alexandre Fache, LHumanité, 26/01/2008
Les OGM sont-ils une solution à la pénurie alimentaire ?
Un rapport d'experts sous l'égide
de l'ONU, approuvé par 59 Etats, préconise de nouvelles pistes
pour préparer lagriculture de demain et relever le défi alimentaire.
Il appelle à repenser les politiques agricoles et met en garde contre
la course à la productivité. À ce titre, il émet
des réserves sur lefficacité des OGM et le « tout technologique
».
Yves Chupeau, directeur de recherches,
laboratoire de biologie cellulaire de lInra
Yves Chupeau, directeur de recherches, laboratoire de biologie cellulaire
de lInra
Oui : « Lutilisation des OGM permet de réduire les destructions
» (Yves Chupeau)
Ce débat sur les OGM est complètement surréaliste : le génie génétique est une chance pour lhumanité. Il faut savoir que plus de la moitié des récoltes dans le monde sont aujourdhui perdues par des destructions dues à des prédateurs au cours de la culture ou, pire encore, pendant le stockage. Cest doublement catastrophique puisque cest généralement dans les pays les plus mal organisés que ces taux de pertes sont les plus élevés. Or, lutilisation du génie génétique, qui donne accès aux mécanismes de résistance des plantes, mais également aux dispositifs de spécificité des pathogènes, permet de réduire les pertes dues aux pathogènes, avec un impact environnemental bien moindre que lutilisation de produits phytosanitaires classiques. Les parcelles de maïs Bt transgéniques sont favorables pour la biodiversité des insectes mais, surtout, ces maïs sont exempts des redoutables mycotoxines produites par les champignons qui envahissent les plantes. Ils sont donc très favorables pour la nutrition. Des recherches de résistances par transgenèse sont en cours pour de nombreuses plantes cultivées, et certaines sont en expérimentation ainsi des pommes de terre résistantes au mildiou, et des bananiers contre la cercosporiose en Afrique. En bref, lutilisation dOGM permet une agriculture plus raisonnée, plus durable, aussi bien sur les grandes plantations du Mississippi que sur des petites surfaces de 0,1 hectare en Chine ou en Inde dans le cas des cotonniers. Être génétiquement modifiée ne rend pas une plante nécessairement plus dangereuse quune plante naturelle. Sauf que les plantes génétiquement modifiées (PGM) sont plus étudiées et surveillées quaucune autre plante !
Jacques Testart, chercheur à
lInserm
Jacques Testart, chercheur à lInserm
Non : « Cette technologie simpose dans le monde sans prouver son efficacité
» (Jacques Testart)
Les plantes génétiquement modifiées (PGM) ont cette particularité de présenter à la fois des risques avérés pour lenvironnement et des risques potentiels pour la santé publique, sans apporter le moindre avantage pour le consommateur. Quant à lintérêt pour lagriculteur, il reste encore à démontrer, surtout pour les petites et moyennes surfaces. Rien ne montre en effet que les PGM permettent daugmenter la production. Et surtout, il existe tellement dautres techniques pour améliorer les rendements, et lon sait déjà développer des plantes résistantes à la sécheresse ou à la salinité... sans OGM ! Tout juste peut-on concéder une économie de main-doeuvre pour les agricultures très intensives, qui dégagent déjà des rendements élevés sur de grandes surfaces. Il serait illusoire de croire que les PGM vont se répandre sur des cultures vivrières dans les pays du Sud. Cest donc la première fois quune technologie va être imposée dans le monde sans prouver son utilité réelle et sans études dimpact réellement sérieuses, à savoir véritablement indépendantes. Les PGM sont pourtant largement utilisées depuis quinze ans sur des cultures destinées à 80%au bétail, cest-à dire à notre alimentation carnivore, cause partielle des crises actuelles. Les PGM servent de leurre pour promettre la fin de la faim dans le monde sans sattaquer aux vraies racines du mal, autrement dit une profonde désorganisation de lagriculture mondiale et la constitution de monopoles via des brevets OGM. Et il ne faut pas méconnaître que certaines PGM ont exigé lutilisation dautres pesticides. Bref, une agriculture efficace peut se passer des PGM !
La nécessité dune
évaluation publique
Alors que le débat sur les OGMbat son plein en France la majorité
et le gouvernement a trouvé hier un accord sur le texte de loi encadrant
les expérimentations en plein champ , un rapport de lIAASTD
léquivalent du Giec pour lagriculture a pris soin de
ne pas prendre une position tranchée sur la question. Il nuance toutefois
les bienfaits supposés des OGM, comme arme ultime pour lutter contre
la faim dans le monde, pour ouvrir dautres pistes de réflexion. Mais
ce rapport permettra sans doute de recadrer le débat sur un terrain
plus technique, plus économique, et surtout moins idéologique.
Depuis quinze ans, « pro» et « anti» se livrent une bataille
sans merci, au prix dun lobbying intensif, sans pour autant avoir réussi
à éclairer le politique et lopinion publique des avantages
et des risques du développement de la génétique. Toutes
les études dimpact sont difficiles à interpréter et
aussitôt, selon leurs conclusions, suspectées de parti pris.
Si les études menées étaient réellement publiques,
sous le contrôle de comités scientifiques et dautorités
de régulation incontestables, il aurait été plus facile
de les accepter et de les discuter de façon transparente et moins partisane.
Cest bien une nécessité. Car il ne sagit plus simplement de
rassurer le consommateur occidental, déjà surprotégé,
mais bien de réfléchir aux meilleures solutions pour nourrir
dici 2020 quelque 8 milliards dindividus. La question mérite plus
que les pleurs de notre secrétaire dÉtat à lEnvironnement.
ÉRIC BENHAMOU, La Tribune, 16/04/08

